Boltanski’s New Book: Énigmes et Complots

February 25, 2012

Social Theory

The French sociologist Luc Boltanski has published a new book in Paris:

Énigmes et complots; une enquête à propos d’enquêtes

Gallimard – February 16, 2012

461 pages

Résumé:

Pourquoi, au tournant des XIXe et XXe siècles, observe-t-on tour à tour : le développement du roman policier, dont le coeur est l’enquête, et du roman d’espionnage, qui a pour sujet le complot ; l’invention, par la psychiatrie, de la paranoïa, dont l’un des symptômes principaux est la tendance à entreprendre des enquêtes interminables, prolongées jusqu’au délire ; l’orientation nouvelle de la science politique qui, se saisissant de la problématique de la paranoïa, la déplace du plan psychique sur le plan social et prend pour objet l’explication des événements historiques par les ” théories du complot ” ; la sociologie, enfin, qui se dote de formes spécifiques de causalité – dites sociales -, pour détermine les entités, individuelles ou collectives, auxquelles peuvent être attribués les événements qui ponctuent la vie des personnes, celle des groupes, ou encore le cours de l’histoire ? La raison en est la conjoncture nouvelle que créent de profonds changements dans la façon dont est instaurée la réalité sociale. C’est à l’Etat-nation, tel qu’il se développe à la fin du XIX° siècle, que l’on doit le projet d’organiser et d’unifier la réalité pour une population et sur un territoire. Mais ce projet, proprement démiurgique, se heurte à une pluralité d’obstacles parmi lesquels le développement du capitalisme, qui se joue des frontières nationales, occupe une place centrale. Ainsi la figure du complot focalise des soupçons qui concernent l’exercice du pouvoir : où se trouve réellement le pouvoir et qui le détient, en réalité ? Les autorités étatiques, qui sont censées en assumer la charge, ou d’autres instances, agissant dans l’ombre, banquiers, anarchistes, sociétés secrètes, classe dominante, etc. ? Ainsi s’échafaudent des ontologies politiques qui tablent sur une réalité doublement distribuée : à une réalité officielle, mais de surface et sans doute illusoire, s’oppose une réalité profonde, cachée, menaçante, officieuse, mais bien plus réelle. Roman policier et roman d’espionnage, paranoïa et sociologie – inventions à peu près concomitantes – sont solidaires d’une façon nouvelle de problématiser la réalité et de travailler les contradictions qui l’habitent. Les aventures du conflit entre ces deux réalités – réalité de surface contre réalité réelle- constitue le fil directeur de l’ouvrage.

In an interview with Libération, Boltanski talked about his new book:

“Quelle est la structure de base d’un roman policier ? Vous avez un fait qui a une signification : on a trouvé un cadavre à tel endroit. Et vous avez une enquête pour déterminer le sens de ce fait en l’attribuant à une entité, d’habitude une personne, mais cela peut aussi être un collectif, comme dans le cas des complots. Dans le cas du Procès, on est en présence d’une sorte de roman policier, mais vu dans un miroir. Le point de départ est une attribution. On attribue à quelqu’un un crime. Mais l’accusé, et le lecteur, ignorent la nature de ce crime. Comme on l’a souvent noté, K essaye de participer lui-même à l’enquête dont il fait l’objet. On pourrait se demander par moments s’il ne s’agit pas d’une sorte de tableau clinique d’un paranoïaque, à la façon des Mémoires d’un névropathe du Président Schreber, à ceci près qu’il ne s’agit pas du tout d’un revendicateur ni d’un révolté, c’est l’homme le plus ordinaire qui voudrait simplement que les choses redeviennent ce qu’elles étaient «avant». Autre trait pertinent : une fois l’accusation lancée, et le poison du soupçon introduit, c’est toute la réalité qui se trouve affectée, y compris dans ses aspects physiques, comme l’agencement des meubles dans les pièces où K a l’habitude de vivre, etc. On trouve une inversion similaire par rapport à l’Etat. Dans le roman d’espionnage, l’Etat est l’élément stable, aux contours nets, assiégé par des associations clandestines et floues. Or, dans le Procès, c’est l’Etat dont on ignore les contours, puisque n’importe quel personnage peut se révéler être un espion ou, secrètement, un agent de l’Etat. Il est donc tentant de considérer que cet extraordinaire récit opère, en quelque sorte, le dévoilement du roman policier et du roman d’espionnage en en reprenant les formes, mais en les subvertissant pour en dégager la violence historique. Violence d’Etat qui présage les violences réelles que déchaînera la Première Guerre mondiale et qui vont prendre les formes que l’on sait à partir des années 30.”

You can also listen to his interview with France-Culture hier.

Luc Boltanski is research director at the École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris. His major works include: De la justification; Les économies de la grandeur, with Laurent Thévenot (1991), and De la critique; Précis de sociologie de l’émancipation (2009).

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